Servigne - L'entraide l'autre loi de la jungle

Posted on 2022-06-27

Resume du livre extrait de la conclusion:

Au premier chapitre, nous avons revu l’image que nous nous faisions du monde vivant. Il est évident que le lion chasse les antilopes et qu’il lui arrive de tuer les rejetons de son prédécesseur ; que les bactéries et les plantes entrent en compétition avec leurs voisines pour l’espace et les ressources ; que l’être humain agit de manière égoïste et agressive. Il est inutile et dangereux de le nier.

Mais pourquoi nier l’opposé ? Les lionnes coopèrent pour chasser ; d’innombrables bactéries s’associent entre elles et avec d’autres espèces – dont nous – pour notre plus grand bien ; les plantes sont aussi solidaires entre elles et coopèrent volontiers avec d’autres organismes, qu’ils soient champignons, bactéries, insectes pollinisateurs ou oiseaux frugivores ; l’espèce humaine possède aussi des capacités coopératives et altruistes très puissantes. La science a rassemblé assez d’arguments pour pouvoir dire ce qui aurait toujours dû rester une consternante banalité : l’entraide est un fait omniprésent dans le monde vivant. C’en est même l’un des grands principes. Il n’y a là aucune énigme.

À travers un petit voyage au pays des idéologies et de la philosophie politique, nous avons tenté de comprendre pourquoi notre imaginaire collectif n’arrivait pas à voir cette évidence. Le principal obstacle à l’assimilation de ces travaux est la puissance de deux mythes fondateurs de notre imaginaire collectif : 1) la croyance que la nature (dont la nature humaine) est fondamentalement compétitive et égoïste, et par conséquent 2) la croyance que nous devons nous extraire de celle-ci pour empêcher le « retour à la barbarie ». Baignés dans cette mythologie hémiplégique depuis plus de quatre cents ans, nous sommes devenus des experts en compétition, considérant que ce mode constituait l’unique principe de vie. Les institutions politiques se trouvent depuis trop longtemps empêtrées dans ce paradoxe de devoir « faire société » dans un bain idéologique totalement contraire !

Une vision du monde beaucoup plus réaliste serait de considérer le vivant comme le résultat d’un équilibre entre compétition et coopération, deux forces contraires intimement liées et qui n’ont pas de sens l’une sans l’autre. Une sorte de yin et de yang. Mais, pour cela, il faut d’abord comprendre l’autre côté du miroir.

Au chapitre 2, nous nous sommes intéressés aux capacités d’entraide spontanée chez les humains. Jusqu’à présent, de nombreux théoriciens étaient d’accord sur le fait que nos tendances à l’entraide provenaient de nos capacités cognitives rationnelles. Selon eux, nous aurions plutôt spontanément des pulsions égoïstes que seule la puissance de notre raison pourrait inhiber. Nous savons aujourd’hui que cela ne correspond pas à la réalité.

L’être humain est-il naturellement bon ou mauvais ? La question est mal posée. Déjà, au XVIIIe siècle, le philosophe David Hume avait proposé que l’homme naissait à la fois altruiste et égoïste, et que la société pouvait le rendre aussi bien l’un que l’autre. Nous avons aujourd’hui les moyens de préciser sa pensée, en évitant les modèles simplistes ou le flou laissé par les notions comme la « nature humaine » et l’« instinct ». L’épigénétique montre que l’inné et l’acquis sont indissociables, profondément entrelacés depuis la naissance (et même avant). La « nature » et la « culture » sont des notions abstraites et inutilisables lorsqu’elles sont pensées seules (voilà un autre type d’hémiplégie !). En effet, ce qui fait de nous des êtres ultra-sociaux provient à la fois de notre passé de mammifère et de primate, de descendant des bactéries, de l’entrelacement que nous avons tissé avec l’environnement durant des dizaines de milliers d’années, et aussi de notre longue histoire culturelle et de nos interactions sociales présentes.

Concernant les mécanismes, le double système cognitif proposé par Daniel Kahneman permet d’expliquer à la fois la puissance, la souplesse et la spontanéité des comportements d’entraide humaine observés partout autour du globe. Le système 1 correspond à la pensée rapide, intuitive et spontanée, le système 2 à la pensée du calcul, posée et rationnelle. Le premier, qui est le reflet de l’environnement culturel dans lequel baignent les individus, permet d’exprimer spontanément et rapidement les émotions et les comportements les plus habituels. Quant au second, il permet de s’adapter à de nouvelles situations en fournissant une réponse inhabituelle (par la réflexion et l’apprentissage), ce qui modifie progressivement les automatismes du système 1 dans le sens souhaité. Nous sommes donc nés avec la capacité d’intégrer très rapidement des mécanismes d’entraide spontanée, mais, pour les maintenir, il nous faut évoluer dans un environnement où les interactions coopératives sont fréquentes. C’est bien le cas la plupart du temps, en partie parce que les comportements coopératifs provoquent un état de plaisir et de satisfaction que nous souhaitons retrouver.

L’environnement ultra-social dans lequel la plupart des humains baignent depuis leur naissance (et même avant) façonne un système 1 extrêmement coopératif, et un système 2 extrêmement réactif et sensible à la tricherie et à la malveillance. Cela explique pourquoi la grande majorité des humains réagissent spontanément par l’entraide, mais possèdent aussi cette formidable capacité de se méfier et de faire volte-face rapidement lorsque l’occasion se présente. Ainsi, dans les situations de stress ou d’inconnu, lorsqu’une réponse rapide et intuitive s’impose, le système 1 prend le dessus, expliquant les actes de bravoure, d’altruisme et d’auto-organisation que les sociologues observent presque toujours en cas de catastrophe.

Ce double système cognitif est construit et affiné par notre entourage proche et par les normes et les institutions de la société. En de rares occasions, il peut donc fonctionner à l’envers. Ainsi, un environnement familial austère ou violent ajouté à une société compétitive et hostile favorisera des comportements spontanés d’égoïsme, d’agression et de compétition, qui pourront être désamorcés à l’occasion par un système 2 (rationnel) favorisant l’entraide… si cette dernière se révèle être la meilleure stratégie du moment. L’entraide, loin d’être un automatisme déterministe, peut donc provenir aussi bien d’un acte spontané que d’un raisonnement logique : il y a toujours le choix d’inhiber ou d’exhiber ces comportements.

Au chapitre 3, nous nous sommes intéressés aux interactions entre individus. L’entraide trouve son origine dans un acte de don qui produit chez le receveur une obligation très puissante de réciprocité. Cette logique de donner-recevoir-et-rendre est le cœur de l’entraide et, in extenso, de tout lien social. Elle se révèle extrêmement sensible au premier geste (qui heureusement est très fréquent !). Et nous redécouvrons alors avec émerveillement ce que certains anciens et d’autres cultures pratiquaient ou savaient déjà : si tu veux recevoir, commence par donner.

Mais, si puissante que soit l’obligation de réciprocité entre deux personnes, elle tend à se « diluer » avec l’augmentation du nombre d’individus dans un groupe. Le maintien d’une réciprocité généralisée à l’ensemble du groupe se fait donc grâce à des mécanismes qui l’étendent et la renforcent : le mécanisme de réputation (réciprocité indirecte), la récompense des comportements vertueux et la punition des comportements antisociaux (récompense + punition = réciprocité renforcée).

Quelle que soit la taille du groupe (famille, clan, association, entreprise, club, religion, nation, etc.), ses membres obéissent à des normes sociales partagées qui favorisent sa cohésion. Ces normes permettent une transmission rapide et efficace des codes de réciprocité à travers l’espace et le temps. Toutefois, dans les grands groupes, elles ne peuvent se maintenir qu’à travers des institutions stables et pérennes. Ces dernières ont le défaut de faire apparaître une réciprocité plus « froide » et impersonnelle (réciprocité invisible), mais permettent de l’étendre à des niveaux extraordinaires, et de préserver la cohésion sociale au sein d’immenses groupes, même entre de parfaits inconnus.

La réciprocité, ou plus précisément la réciprocité sous toutes ses formes (directe, indirecte, renforcée et invisible), est le pilier de l’entraide humaine. Ainsi déployée, elle a fait passer les niveaux de coopération humaine à des échelles bien supérieures à ce qu’on observe dans les autres espèces, en intensité et en taille de groupe.

Le chapitre 4 s’est attaché à décrire la dynamique plus fine des groupes humains, en particulier les conditions qui font que des individus se mettent au service du groupe. Pour faire émerger cette entraide puissante et généralisée – ce « déclic » –, trois ingrédients se révèlent indispensables : le sentiment de sécurité éprouvé par tous les membres du groupe et qui dépend de la constitution d’une bonne « membrane » (les règles que se fixe le groupe, sa raison d’être, son identité) ; le sentiment d’égalité et d’équité, qui permet d’éviter les effets néfastes du sentiment d’injustice (colère, ressentiment, comportements antisociaux et désir de punition) ; le sentiment de confiance, qui naît des deux précédents et qui permet à chaque individu de donner le meilleur de lui-même pour le bien du groupe.

Ces trois sentiments peuvent être stimulés par les principes d’organisation découverts par Elinor Ostrom lors de ses recherches sur les biens communs. Ses quelques principes semblent généralisables à l’organisation des collectifs et se rapprochent probablement de ce qui ressemble à des principes généraux d’émergence de l’entraide.

Si les trois sentiments sont présents et que des mécanismes permettent de stabiliser la réciprocité dans le groupe, alors le « déclic » se produit : le groupe devient (temporairement) un organisme vivant à part entière, un superorganisme particulièrement efficace. Ce processus, probablement acquis par nos ancêtres pour favoriser la cohésion des premiers groupes face à des dangers extérieurs, trouve des bases physiologiques dans les neurones miroirs et l’ocytocine.

Cependant, cette fabuleuse capacité de cohésion comporte des limites et des écueils. Poussé à son paroxysme, l’effacement de l’individu au profit du groupe peut générer soit des pathologies individuelles qui dissolvent le soi de manière excessive, soit des extases collectives – extrêmement puissantes – qui peuvent conduire au meilleur comme au pire… De plus, nous (les humains, et les hommes encore plus que les femmes) adorons nous rassembler derrière des bannières, des clubs, des équipes, des drapeaux ou des idéologies. Dans certains cas, la solidarité exacerbée entre les membres d’un groupe peut mener à une préférence communautaire qui tend à rejeter ceux qui n’en font pas partie, c’est-à-dire à replier le groupe sur lui-même en favorisant la rivalité avec les autres groupes. Enfin, il faut être conscient que l’entraide au sein d’un groupe peut aussi s’évanouir en un clin d’œil, lorsque les normes sociales s’effilochent du fait d’une perte de confiance généralisée envers l’avenir du groupe.

Au chapitre 5, nous avons découvert quels sont les facteurs extérieurs qui influencent l’entraide au sein d’un groupe. Il en existe trois : la présence d’un ennemi commun (la compétition entre les groupes), un milieu hostile, et l’existence d’un objectif commun. Ces trois facteurs alignent les objectifs de tous les individus du groupe, ce qui rend la réciprocité plus fluide et permet d’acquérir plus facilement les sentiments de sécurité, d’égalité/équité et de confiance. L’introduction d’une menace supérieure a pour effet de transformer les anciennes rivalités en solidarité. Le danger et les défis favorisent donc considérablement l’entraide.

Nous avons ensuite exploré les interactions entre les groupes. Il est effectivement possible que ces derniers renoncent à leur rivalité et entament une relation de réciprocité et d’entraide… s’ils suivent les mêmes principes de base que ceux décrits pour les individus. Cependant, un groupe n’est pas un individu, et le changement d’échelle apporte des différences significatives, c’est-à-dire de possibles limites à l’expansion infinie de l’entraide. En effet, de la même manière que la réciprocité se dilue entre les individus lorsqu’un groupe grandit, elle se dilue avec le nombre de groupes qui coopèrent. De plus, l’échelle optimale de la taille du groupe est limitée par nos capacités cognitives (de mémorisation, par exemple). Cette limite structure l’architecture globale de l’entraide humaine, dont la tendance est d’être – à l’image du monde vivant – décentralisée, horizontale, changeante et organique.

Peut-on toutefois envisager une entraide généralisée du genre humain (et même au-delà) en prenant comme « grand méchant loup » le réchauffement climatique ? C’est une bonne opportunité, mais le pari est loin d’être gagné ! D’une part, les conditions ne sont pas réunies pour que la population mondiale se comporte en « superorganisme » (il manque surtout le paramètre clé de l’égalité et de l’équité entre groupes) ; d’autre part, la démesure du défi nous entraîne vers les écueils typiques de toute démesure : le danger de la concentration du pouvoir et l’ingérable complexité des grandes organisations. Arriverons-nous à relever cet incroyable défi en quelques années ? Arriverons-nous à mettre en sourdine nos petites querelles identitaires afin de nous concentrer sur cette très sérieuse menace globale ? La réponse viendra très vite…

Le chapitre 6 nous a plongés dans le temps long. La combinaison de plusieurs caractéristiques a permis à notre espèce de devenir ultrasociale : la néoténie (singe précoce et cerveau immature à la naissance), l’attachement maternel, la superposition de générations pour le soin aux jeunes (le rôle des grand-mères), le partage de nourriture, la chasse collective et la coopération entre mâles. Le facteur crucial pour la survie de ce petit singe immature et vulnérable a sans doute été la capacité cognitive et émotionnelle de comprendre ce qui se passait dans la tête de l’autre. Le milieu hostile et la compétition entre les groupes ont donné à notre espèce l’opportunité d’exploiter à fond ces capacités à fonctionner ensemble, qui sont allées de pair avec des aptitudes à inhiber les comportements antisociaux. Les groupes les plus coopératifs ont été sélectionnés, transmettant ainsi aux futures générations des attributs et des cultures prosociaux. En vivant en groupes unis et qui se partagent le travail, nos ancêtres sont devenus interdépendants les uns des autres. Premier paradoxe : la force de l’être humain provient de sa vulnérabilité et de son interdépendance avec les autres.

Puis c’est l’emballement. L’environnement prosocial, la culture et le langage ont contribué à renforcer les caractéristiques néoténiques des cerveaux humains. Ces derniers, développés et plus complexes, dopés à la socialité, ont fait émerger des systèmes culturels et sociaux toujours plus complexes… jusqu’à produire ce que l’historien Yuval Harari appelle la révolution cognitive (–70 000 ans). Celle-ci est marquée par le passage à un monde essentiellement symbolique, qui s’est stabilisé et a pris une ampleur considérable depuis la révolution néolithique (–10 000 ans) grâce à des institutions pérennes garantes de la réciprocité généralisée. Ainsi, cet autre paradoxe : l’ultrasocialité humaine est bien une exception… qui s’inscrit dans une continuité avec le monde vivant.

Pour le monde vivant en général, plusieurs forces évolutives font émerger l’entraide. Ces forces ne sont pas les mêmes au sein d’une espèce (entre semblables) et entre espèces (entre êtres très différents). Au sein d’une espèce, une sélection multi-niveaux (aussi appelée sélection de groupe) semble être la force principale. Elle est composée de deux forces opposées : une qui sélectionne les individus les plus performants à l’intérieur d’un groupe (les individus égoïstes et agressifs, qui détruisent la cohésion sociale), une autre qui sélectionne les groupes les plus performants (donc les individus les plus coopératifs). Il y a entre ces tendances un équilibre qui dépend aussi du milieu dans lequel évolue tout ce beau monde : plus il est hostile, plus l’entraide a tendance à voir le jour et à se renforcer. À cela s’ajoutent quatre forces évolutives dont l’importance varie suivant les conditions et les espèces : sélection de parentèle, réciprocité directe, réciprocité indirecte, sélection spatiale. Le principe général reste le même : les groupes les plus coopératifs sont ceux qui survivent le mieux.

L’entraide entre espèces différentes prend une autre forme. Schématiquement, les organismes prennent chez les autres ce dont ils ont besoin pour vivre (prédation et parasitisme). Ceux qui font l’objet de cet accaparement (les proies) développent CONCLUSION

Le nouveau visage de l’entraide

« Le côté sociable de la vie animale joue dans la nature un rôle beaucoup plus grand que l’extermination mutuelle. Il a aussi une extension beaucoup plus vaste. […] L’entraide est le fait dominant de la nature. Mais, si l’entraide est si largement répandue dans la nature, c’est parce qu’elle donne aux espèces animales qui la pratiquent des avantages tels que le rapport de forces s’en trouve complètement changé, au désavantage des animaux de proie. Elle constitue la meilleure arme dans la grande lutte pour l’existence que les animaux mènent constamment contre le climat, les inondations, les orages, les tempêtes, la gelée, etc. ; elle exige constamment d’eux de nouvelles adaptations aux conditions sans cesse changeantes de la vie. »

Pierre Kropotkine, L’Éthique 1

Il est temps de rassembler toutes les pièces du puzzle et de dresser un bilan. Qu’avons-nous appris sur cette « autre loi de la jungle » ? Comment est-elle structurée ? Et dans quelles conditions émerge l’entraide ?

Bien plus qu’une simple loi de la jungle

Au premier chapitre, nous avons revu l’image que nous nous faisions du monde vivant. Il est évident que le lion chasse les antilopes et qu’il lui arrive de tuer les rejetons de son prédécesseur ; que les bactéries et les plantes entrent en compétition avec leurs voisines pour l’espace et les ressources ; que l’être humain agit de manière égoïste et agressive. Il est inutile et dangereux de le nier.

Mais pourquoi nier l’opposé ? Les lionnes coopèrent pour chasser ; d’innombrables bactéries s’associent entre elles et avec d’autres espèces – dont nous – pour notre plus grand bien ; les plantes sont aussi solidaires entre elles et coopèrent volontiers avec d’autres organismes, qu’ils soient champignons, bactéries, insectes pollinisateurs ou oiseaux frugivores ; l’espèce humaine possède aussi des capacités coopératives et altruistes très puissantes. La science a rassemblé assez d’arguments pour pouvoir dire ce qui aurait toujours dû rester une consternante banalité : l’entraide est un fait omniprésent dans le monde vivant. C’en est même l’un des grands principes. Il n’y a là aucune énigme.

À travers un petit voyage au pays des idéologies et de la philosophie politique, nous avons tenté de comprendre pourquoi notre imaginaire collectif n’arrivait pas à voir cette évidence. Le principal obstacle à l’assimilation de ces travaux est la puissance de deux mythes fondateurs de notre imaginaire collectif : 1) la croyance que la nature (dont la nature humaine) est fondamentalement compétitive et égoïste, et par conséquent 2) la croyance que nous devons nous extraire de celle-ci pour empêcher le « retour à la barbarie ». Baignés dans cette mythologie hémiplégique depuis plus de quatre cents ans, nous sommes devenus des experts en compétition, considérant que ce mode constituait l’unique principe de vie. Les institutions politiques se trouvent depuis trop longtemps empêtrées dans ce paradoxe de devoir « faire société » dans un bain idéologique totalement contraire !

Une vision du monde beaucoup plus réaliste serait de considérer le vivant comme le résultat d’un équilibre entre compétition et coopération, deux forces contraires intimement liées et qui n’ont pas de sens l’une sans l’autre. Une sorte de yin et de yang. Mais, pour cela, il faut d’abord comprendre l’autre côté du miroir.

Au chapitre 2, nous nous sommes intéressés aux capacités d’entraide spontanée chez les humains. Jusqu’à présent, de nombreux théoriciens étaient d’accord sur le fait que nos tendances à l’entraide provenaient de nos capacités cognitives rationnelles. Selon eux, nous aurions plutôt spontanément des pulsions égoïstes que seule la puissance de notre raison pourrait inhiber. Nous savons aujourd’hui que cela ne correspond pas à la réalité.

L’être humain est-il naturellement bon ou mauvais ? La question est mal posée. Déjà, au XVIIIe siècle, le philosophe David Hume avait proposé que l’homme naissait à la fois altruiste et égoïste, et que la société pouvait le rendre aussi bien l’un que l’autre. Nous avons aujourd’hui les moyens de préciser sa pensée, en évitant les modèles simplistes ou le flou laissé par les notions comme la « nature humaine » et l’« instinct ». L’épigénétique montre que l’inné et l’acquis sont indissociables, profondément entrelacés depuis la naissance (et même avant). La « nature » et la « culture » sont des notions abstraites et inutilisables lorsqu’elles sont pensées seules (voilà un autre type d’hémiplégie !). En effet, ce qui fait de nous des êtres ultra-sociaux provient à la fois de notre passé de mammifère et de primate, de descendant des bactéries, de l’entrelacement que nous avons tissé avec l’environnement durant des dizaines de milliers d’années, et aussi de notre longue histoire culturelle et de nos interactions sociales présentes.

Concernant les mécanismes, le double système cognitif proposé par Daniel Kahneman permet d’expliquer à la fois la puissance, la souplesse et la spontanéité des comportements d’entraide humaine observés partout autour du globe. Le système 1 correspond à la pensée rapide, intuitive et spontanée, le système 2 à la pensée du calcul, posée et rationnelle. Le premier, qui est le reflet de l’environnement culturel dans lequel baignent les individus, permet d’exprimer spontanément et rapidement les émotions et les comportements les plus habituels. Quant au second, il permet de s’adapter à de nouvelles situations en fournissant une réponse inhabituelle (par la réflexion et l’apprentissage), ce qui modifie progressivement les automatismes du système 1 dans le sens souhaité. Nous sommes donc nés avec la capacité d’intégrer très rapidement des mécanismes d’entraide spontanée, mais, pour les maintenir, il nous faut évoluer dans un environnement où les interactions coopératives sont fréquentes. C’est bien le cas la plupart du temps, en partie parce que les comportements coopératifs provoquent un état de plaisir et de satisfaction que nous souhaitons retrouver.

L’environnement ultra-social dans lequel la plupart des humains baignent depuis leur naissance (et même avant) façonne un système 1 extrêmement coopératif, et un système 2 extrêmement réactif et sensible à la tricherie et à la malveillance. Cela explique pourquoi la grande majorité des humains réagissent spontanément par l’entraide, mais possèdent aussi cette formidable capacité de se méfier et de faire volte-face rapidement lorsque l’occasion se présente. Ainsi, dans les situations de stress ou d’inconnu, lorsqu’une réponse rapide et intuitive s’impose, le système 1 prend le dessus, expliquant les actes de bravoure, d’altruisme et d’auto-organisation que les sociologues observent presque toujours en cas de catastrophe.

Ce double système cognitif est construit et affiné par notre entourage proche et par les normes et les institutions de la société. En de rares occasions, il peut donc fonctionner à l’envers. Ainsi, un environnement familial austère ou violent ajouté à une société compétitive et hostile favorisera des comportements spontanés d’égoïsme, d’agression et de compétition, qui pourront être désamorcés à l’occasion par un système 2 (rationnel) favorisant l’entraide… si cette dernière se révèle être la meilleure stratégie du moment. L’entraide, loin d’être un automatisme déterministe, peut donc provenir aussi bien d’un acte spontané que d’un raisonnement logique : il y a toujours le choix d’inhiber ou d’exhiber ces comportements.

Au chapitre 3, nous nous sommes intéressés aux interactions entre individus. L’entraide trouve son origine dans un acte de don qui produit chez le receveur une obligation très puissante de réciprocité. Cette logique de donner-recevoir-et-rendre est le cœur de l’entraide et, in extenso, de tout lien social. Elle se révèle extrêmement sensible au premier geste (qui heureusement est très fréquent !). Et nous redécouvrons alors avec émerveillement ce que certains anciens et d’autres cultures pratiquaient ou savaient déjà : si tu veux recevoir, commence par donner.

Mais, si puissante que soit l’obligation de réciprocité entre deux personnes, elle tend à se « diluer » avec l’augmentation du nombre d’individus dans un groupe. Le maintien d’une réciprocité généralisée à l’ensemble du groupe se fait donc grâce à des mécanismes qui l’étendent et la renforcent : le mécanisme de réputation (réciprocité indirecte), la récompense des comportements vertueux et la punition des comportements antisociaux (récompense + punition = réciprocité renforcée).

Quelle que soit la taille du groupe (famille, clan, association, entreprise, club, religion, nation, etc.), ses membres obéissent à des normes sociales partagées qui favorisent sa cohésion. Ces normes permettent une transmission rapide et efficace des codes de réciprocité à travers l’espace et le temps. Toutefois, dans les grands groupes, elles ne peuvent se maintenir qu’à travers des institutions stables et pérennes. Ces dernières ont le défaut de faire apparaître une réciprocité plus « froide » et impersonnelle (réciprocité invisible), mais permettent de l’étendre à des niveaux extraordinaires, et de préserver la cohésion sociale au sein d’immenses groupes, même entre de parfaits inconnus.

La réciprocité, ou plus précisément la réciprocité sous toutes ses formes (directe, indirecte, renforcée et invisible), est le pilier de l’entraide humaine. Ainsi déployée, elle a fait passer les niveaux de coopération humaine à des échelles bien supérieures à ce qu’on observe dans les autres espèces, en intensité et en taille de groupe.

Le chapitre 4 s’est attaché à décrire la dynamique plus fine des groupes humains, en particulier les conditions qui font que des individus se mettent au service du groupe. Pour faire émerger cette entraide puissante et généralisée – ce « déclic » –, trois ingrédients se révèlent indispensables : le sentiment de sécurité éprouvé par tous les membres du groupe et qui dépend de la constitution d’une bonne « membrane » (les règles que se fixe le groupe, sa raison d’être, son identité) ; le sentiment d’égalité et d’équité, qui permet d’éviter les effets néfastes du sentiment d’injustice (colère, ressentiment, comportements antisociaux et désir de punition) ; le sentiment de confiance, qui naît des deux précédents et qui permet à chaque individu de donner le meilleur de lui-même pour le bien du groupe.

Ces trois sentiments peuvent être stimulés par les principes d’organisation découverts par Elinor Ostrom lors de ses recherches sur les biens communs. Ses quelques principes semblent généralisables à l’organisation des collectifs et se rapprochent probablement de ce qui ressemble à des principes généraux d’émergence de l’entraide.

Si les trois sentiments sont présents et que des mécanismes permettent de stabiliser la réciprocité dans le groupe, alors le « déclic » se produit : le groupe devient (temporairement) un organisme vivant à part entière, un superorganisme particulièrement efficace. Ce processus, probablement acquis par nos ancêtres pour favoriser la cohésion des premiers groupes face à des dangers extérieurs, trouve des bases physiologiques dans les neurones miroirs et l’ocytocine.

Cependant, cette fabuleuse capacité de cohésion comporte des limites et des écueils. Poussé à son paroxysme, l’effacement de l’individu au profit du groupe peut générer soit des pathologies individuelles qui dissolvent le soi de manière excessive, soit des extases collectives – extrêmement puissantes – qui peuvent conduire au meilleur comme au pire… De plus, nous (les humains, et les hommes encore plus que les femmes) adorons nous rassembler derrière des bannières, des clubs, des équipes, des drapeaux ou des idéologies. Dans certains cas, la solidarité exacerbée entre les membres d’un groupe peut mener à une préférence communautaire qui tend à rejeter ceux qui n’en font pas partie, c’est-à-dire à replier le groupe sur lui-même en favorisant la rivalité avec les autres groupes. Enfin, il faut être conscient que l’entraide au sein d’un groupe peut aussi s’évanouir en un clin d’œil, lorsque les normes sociales s’effilochent du fait d’une perte de confiance généralisée envers l’avenir du groupe.

Au chapitre 5, nous avons découvert quels sont les facteurs extérieurs qui influencent l’entraide au sein d’un groupe. Il en existe trois : la présence d’un ennemi commun (la compétition entre les groupes), un milieu hostile, et l’existence d’un objectif commun. Ces trois facteurs alignent les objectifs de tous les individus du groupe, ce qui rend la réciprocité plus fluide et permet d’acquérir plus facilement les sentiments de sécurité, d’égalité/équité et de confiance. L’introduction d’une menace supérieure a pour effet de transformer les anciennes rivalités en solidarité. Le danger et les défis favorisent donc considérablement l’entraide.

Nous avons ensuite exploré les interactions entre les groupes. Il est effectivement possible que ces derniers renoncent à leur rivalité et entament une relation de réciprocité et d’entraide… s’ils suivent les mêmes principes de base que ceux décrits pour les individus. Cependant, un groupe n’est pas un individu, et le changement d’échelle apporte des différences significatives, c’est-à-dire de possibles limites à l’expansion infinie de l’entraide. En effet, de la même manière que la réciprocité se dilue entre les individus lorsqu’un groupe grandit, elle se dilue avec le nombre de groupes qui coopèrent. De plus, l’échelle optimale de la taille du groupe est limitée par nos capacités cognitives (de mémorisation, par exemple). Cette limite structure l’architecture globale de l’entraide humaine, dont la tendance est d’être – à l’image du monde vivant – décentralisée, horizontale, changeante et organique.

Peut-on toutefois envisager une entraide généralisée du genre humain (et même au-delà) en prenant comme « grand méchant loup » le réchauffement climatique ? C’est une bonne opportunité, mais le pari est loin d’être gagné ! D’une part, les conditions ne sont pas réunies pour que la population mondiale se comporte en « superorganisme » (il manque surtout le paramètre clé de l’égalité et de l’équité entre groupes) ; d’autre part, la démesure du défi nous entraîne vers les écueils typiques de toute démesure : le danger de la concentration du pouvoir et l’ingérable complexité des grandes organisations. Arriverons-nous à relever cet incroyable défi en quelques années ? Arriverons-nous à mettre en sourdine nos petites querelles identitaires afin de nous concentrer sur cette très sérieuse menace globale ? La réponse viendra très vite…

Le chapitre 6 nous a plongés dans le temps long. La combinaison de plusieurs caractéristiques a permis à notre espèce de devenir ultrasociale : la néoténie (singe précoce et cerveau immature à la naissance), l’attachement maternel, la superposition de générations pour le soin aux jeunes (le rôle des grand-mères), le partage de nourriture, la chasse collective et la coopération entre mâles. Le facteur crucial pour la survie de ce petit singe immature et vulnérable a sans doute été la capacité cognitive et émotionnelle de comprendre ce qui se passait dans la tête de l’autre. Le milieu hostile et la compétition entre les groupes ont donné à notre espèce l’opportunité d’exploiter à fond ces capacités à fonctionner ensemble, qui sont allées de pair avec des aptitudes à inhiber les comportements antisociaux. Les groupes les plus coopératifs ont été sélectionnés, transmettant ainsi aux futures générations des attributs et des cultures prosociaux. En vivant en groupes unis et qui se partagent le travail, nos ancêtres sont devenus interdépendants les uns des autres. Premier paradoxe : la force de l’être humain provient de sa vulnérabilité et de son interdépendance avec les autres.

Puis c’est l’emballement. L’environnement prosocial, la culture et le langage ont contribué à renforcer les caractéristiques néoténiques des cerveaux humains. Ces derniers, développés et plus complexes, dopés à la socialité, ont fait émerger des systèmes culturels et sociaux toujours plus complexes… jusqu’à produire ce que l’historien Yuval Harari appelle la révolution cognitive (–70 000 ans). Celle-ci est marquée par le passage à un monde essentiellement symbolique, qui s’est stabilisé et a pris une ampleur considérable depuis la révolution néolithique (–10 000 ans) grâce à des institutions pérennes garantes de la réciprocité généralisée. Ainsi, cet autre paradoxe : l’ultrasocialité humaine est bien une exception… qui s’inscrit dans une continuité avec le monde vivant.

Pour le monde vivant en général, plusieurs forces évolutives font émerger l’entraide. Ces forces ne sont pas les mêmes au sein d’une espèce (entre semblables) et entre espèces (entre êtres très différents). Au sein d’une espèce, une sélection multi-niveaux (aussi appelée sélection de groupe) semble être la force principale. Elle est composée de deux forces opposées : une qui sélectionne les individus les plus performants à l’intérieur d’un groupe (les individus égoïstes et agressifs, qui détruisent la cohésion sociale), une autre qui sélectionne les groupes les plus performants (donc les individus les plus coopératifs). Il y a entre ces tendances un équilibre qui dépend aussi du milieu dans lequel évolue tout ce beau monde : plus il est hostile, plus l’entraide a tendance à voir le jour et à se renforcer. À cela s’ajoutent quatre forces évolutives dont l’importance varie suivant les conditions et les espèces : sélection de parentèle, réciprocité directe, réciprocité indirecte, sélection spatiale. Le principe général reste le même : les groupes les plus coopératifs sont ceux qui survivent le mieux.

L’entraide entre espèces différentes prend une autre forme. Schématiquement, les organismes prennent chez les autres ce dont ils ont besoin pour vivre (prédation et parasitisme). Ceux qui font l’objet de cet accaparement (les proies) développent des mécanismes de défense, de fuite ou de contrôle. La profusion et la diversité de ces interactions ouvre donc à tous les possibles : lorsqu’une relation antagoniste n’aboutit pas à la mort de la proie, elle peut fortuitement procurer un avantage évolutif à ce nouveau « couple asymétrique ». Au fil des générations, ces interactions mutualistes émergent lorsque les bénéfices que tire chaque espèce surpassent les désavantages des interactions, puis se stabilisent et s’approfondissent lorsque chaque partenaire se trouve renforcé par la bonne santé de l’autre.

Les effets de ces interactions (positives, neutres ou négatives) sont toutefois réversibles à la fois sur le temps court (en fonction du milieu) et sur le temps long (l’évolution). C’est là le cœur de la diversité du vivant. Enfin, ces processus n’échappent pas au principe – qui parcourt le livre – selon lequel les bénéfices des interactions se révèlent plus facilement lorsque les conditions du milieu sont difficiles (milieu pauvre, perturbé ou autres compétiteurs).

Plus largement, la vie innove grâce à l’entraide suivant trois principes : l’effet domino (l’entraide appelle l’entraide), la fusion (1 + 1 = 1) et la création de nouveaux « étages » de complexité (des superorganismes, ou carrément des « transitions évolutives majeures »). L’entraide a été à l’origine de la complexité de la vie telle que nous la connaissons : l’apparition de cellules, de cellules à noyau, de la respiration, de la photosynthèse, des organismes multicellulaires, des sociétés, des sociétés de sociétés… Virtuellement, toutes les espèces présentes sur terre sont impliquées dans une ou plusieurs interactions mutuellement bénéfiques.

Omniprésente dans le monde vivant, l’entraide est ce qui fait émerger le vivant. Schématiquement, on peut se représenter la sélection naturelle comme un double mécanisme 1) de création de diversité et 2) de sélection des organismes en fonction du milieu. L’entraide est présente aux deux étapes. À l’étape 1, les mutualismes constituent une source majeure d’innovation et de diversification du vivant. À l’étape 2, l’entraide favorise la survie dans des conditions hostiles. L’entraide participe donc à la création de diversité et donne les armes pour survivre. Comme le suggère Martin Nowak, il faudrait ajouter, en plus de la sélection naturelle, un autre grand principe à la théorie de l’évolution : le principe d’entraide naturelle.